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Les ados afghans, enfants « perdus » de l’Europe

30 août 2009 - Slate.fr - Pierre Malet et Alexandre Levy

Abdullah a 15 ans. Le corps frêle d’un adolescent habitué à errer sur les routes, mais ses yeux clairs sont déjà ceux d’un adulte. C’est l’un des milliers d’enfants d’origine afghane qui sillonnent l’Europe à
la recherche d’un toit et d’un asile. Il sourit, éclate souvent de rire, comme s’il avait trouvé ce moyen pour se tenir à distance des malheurs répétés de son existence qui ressemble étrangement à un
parcours du combattant.

Ce soir, Abdullah est apaisé. Depuis quelques jours, il a trouvé refuge dans un foyer pour mineurs étrangers du XIXe arrondissement, géré par l’association France Terre d’Asile (FDTA) et la Croix-Rouge. En cette période de ramadan, il vient de rompre le jeûne. Abdullah boit un thé chaud et joue aux cartes avec d’autres enfants et adolescents afghans. Dès la nuit tombée, ils vont installer des matelas et dormir sur le sol.

« J’ai failli mourir pendant le voyage »
Il a quelques jours encore, Abdullah était dans la rue. Depuis un mois, il dormait dans le parc Villemin, près de la gare de l’Est, à Paris. Jusqu’à ce qu’une nuit la police ne vienne les déloger. Tout un symbole, l’intervention des forces de l’ordre a eu lieu le 18 août, juste avant les élections afghanes au cours lesquelles les talibans ont multipliés les attentats. Abdullah a dû mal à admettre le traitement réservé aux Afghans en Europe. « Pour en arriver là, j’ai
traversé l’Iran à pied, j’ai travaillé très dur en Turquie. J’ai failli mourir pendant le voyage entre la Turquie et la France. J’ai fait tout le voyage sous un camion. Et ici, je n’ai rien. Au moins en Afghanistan, j’avais une maison, un toit sous lequel dormir. Ici, on doit rester dehors c’est très dur », explique Abdullah en dari, sa langue natale. La France n’expulse pas les mineurs. Mais l’étude de leur dossier peut prendre des mois. Le parquet réclamant fréquemment une radiographie du poignet afin d’établir l’âge exact du demandeur.

Continuer le voyage vers le nord
La seule chose qui lui paraît bien en Europe, c’est l’absence de la guerre. Dans son pays d’origine, il renvoie dos à dos Américains et Talibans. « Les Américains ont bombardé mon village par erreur. Ils
ont tué ma mère. Quant aux Talibans à cause d’eux, il n’y a plus d’école. » Abdullah ne croit pas que les Américains soient dans son pays pour instaurer la paix et la démocratie : « S’ils avaient vraiment
voulu se débarrasser des Talibans ils l’auraient fait depuis longtemps. Pourquoi n’arrivent-ils toujours pas à arrêter Ben Laden ? », s’interroge le jeune Afghan, qui ne sait pas où va s’arrêter son périple. Il
sait juste qu’il rêve de devenir médecin. Assis à côté de lui, Qasim, un gamin de 11 ans semble perdu. Il se demande lui aussi ce qu’il fait là.
Il a voyagé avec un grand frère. Un an pour rejoindre la France. L’Iran, la Turquie. A pied, en camion, en train. Il veut continuer le voyage, vers le Nord.

Longtemps, la Grande-Bretagne a fait figure « d’eldorado ». C’était l’époque du camp de Sangatte, un « embouteillage monstre » aux portes d’Albion. La France n’était qu’une terre de transit, un pis-aller,
pour ces Afghans prêts à tout à rejoindre la terre promise britannique. Depuis, Londres a durci sa politique. Au point d’avoir affrété des « charters d’Afghans » afin de dissuader les candidats à l’émigration.

Le rêve scandinave, la réalité méditerranéenne
Désormais, c’est les pays scandinaves qui font rêver les Afghans — la Norvège, la Suède avec leur niveau de vie élevé et leur Etat providence, réputé généreux et protecteur. Mais il y une chose qui ne
change pas lorsqu’on est clandestin : les portes de l’Europe se trouvent au Sud. Intégrées dans la zone Schengen, la grande majorité des pays de l’Est de l’Europe se sont retrouvés dans le rôle de
« chiens de garde » de la forteresse Europe, décourageant les tentatives des immigrants. Restent les voies maritimes, beaucoup moins facile à contrôler : l’Espagne et, surtout, l’Italie et la Grèce.
Récemment, ces deux derniers pays ont considérablement durci leur politique d’immigration. Le gouvernement conservateur à Athènes a décidé d’appliquer la « tolérance zéro » pendant la période estivale. La police grecque a reçu pour consigne d’éloigner les immigrants des grandes villes - Patras, Thessalonique ou Athènes - où avaient l’habitude de se regrouper de nombreux Afghans.

Loin des yeux des touristes, d’anciennes bases de l’armée ont été transformés en camps de transit ; afin de désengorger les centres d’accueil des îles, des navires de la marine marchande ont même
été réquisitionnés pour y loger, dans un inquiétant huis clos, les clandestins. « La plupart des nations européennes participent à la guerre en Afghanistan. Elles y font la promotion de la paix, de la liberté, de la démocratie... Mais ne veulent pas assumer les conséquences migratoires de leur politique », s’indigne Pierre Henry, de France terre d’asile. En Italie, le gouvernement de Silvio Berlusconi a fait passer une loi qui institue le « délit d’immigration clandestine » et durcit un peu plus les conditions d’accueil des réfugiés. L’opposition, des ONG, des intellectuels mais aussi une grande partie du clergé se sont insurgés contre une loi « inhumaine » et dangereuse pour la démocratie. En attendant, en ces mois d’été, la presse italienne rapporte quasi quotidiennement les récits de survivants des embarcations échouées sur les côtes et les plages bondées de la péninsule.

Nomades sans droits
« Dans l’Union européenne, l’harmonisation des mesures sécuritaires avance très rapidement, contrairement à celle du droit d’asile », souligne Sonia Lokku, responsable du pole solidarité internationale à la Cimade (Comité inter mouvements auprès des évacués). « Le règlement Dublin II prévoit que la demande de droit d’asile soit effectuée dans le pays où les clandestins sont arrivés, or ces pays-là, comme l’Italie ou la Grèce, ont un taux de reconnaissance très faible », regrette-t-elle. « Avec les Afghans, les nations européennes pratiquent la stratégie de la patate chaude, s’inquiète Pierre Henry. Nous sommes en train de créer un nomadisme sans droits, des bandes d’errants sur le territoire européen ». L’Union européenne sous présidence suédoise sera-t-elle en mesure d’améliorer la situation ? « L’Europe, c’est un supermarché du populisme. On ne se demande pas
comment on protège un peu mieux ces gens, mais comment on se protège un peu plus », tempête Pierre Henry.

La France terre d’asile
En attendant, en France, les jeunes Afghans tentent, tant bien que mal, de retrouver un semblant de normalité, de vie. Marie Weinling, de France terre d’asile constate qu’ils sont de plus en plus nombreux à vouloir rester dans notre sol, rompant ainsi avec la logique infernale de l’errance. « Ils découvrent leurs droits. Nous n’avons jamais eu autant d’assiduité aux cours de français, c’est bien la preuve que la France n’est plus seulement un pays de transit pour les Afghans, mais qu’un certain nombre d’entre eux veulent faire leur vie ici ».
Même si l’accueil n’est pas toujours à la hauteur des attentes et la police, pressée de faire du chiffre, toujours à l’affût du « clandé », cible facile à répétition... A quoi s’ajoute la méfiance envers ces
nomades, échos d’une guerre lointaine mais omniprésente. « La semaine dernière, lorsque nous sommes sortis du centre, un homme en costume a crié "Rentrez chez vous, les Talibans !". C’est d’autant plus absurde que nombre d’entre eux fuient justement les Talibans », soupire Marie Weinling.



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