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Mourir à Calais

21 janvier 2014 - Le Nouvel Observateur - Jean-Paul Mari

Il avait réussi à fuir la dictature d’Érythrée, franchi les déserts et la mer, traversé l’Europe et il s’est noyé dans un port français, à quelques encablures de l’Angleterre, le but ultime de son périple de cinq ans. En marchant depuis Lampedusa sur les pas de Robiel, le clandestin, « Le Nouvel Observateur » a reconstitué sa folle odyssée.

Planté sur une butte au-dessus du port, Roby a ouvert la bouche pour crier, mais aucun son n’est sorti. Devant lui, la mer était un volcan. Le vent sifflait à 70 km/h, soulevait les déferlantes qui bavaient d’écume et faisaient gémir les amarres des ferries arrimés aux quais. Calais dormait, la nuit était noire, et l’eau glacée. Seule la lumière vive des cargos éclairait ce bout de bassin qui sépare la digue et le quai, de l’autre côté, à 150 mètres à peine. Dans l’eau, ils étaient deux à se débattre. Le premier, Robiel, était l’ami de Roby, son frère d’exil. Érythréens, 25 ans chacun, des noms si proches… de vrais jumeaux tellement ils se ressemblent sur les photos ! Le second nageur était solide, plus âgé, plus malin. Un meneur. C’est lui qui avait indiqué le quai en face, là où balançait un gros cargo en partance pour Douvres et l’Angleterre : « Suffit de nager, Ça marche. d’autres l’ont déjà fait », a dit le meneur. « Peux pas. Sais pas nager », a grimacé Roby. « Moi, oui. On peut essayer », a consenti Robiel. « Bien. On passe ce soir », a décidé le meneur.

Du haut de sa butte herbeuse, Roby les a vus escalader le grillage de sécurité et filer le long de la digue avant de se déshabiller. Robiel a pris le temps de mettre ses affaires à l’abri dans une bourse et de s’attacher autour du cou deux bouteilles en plastique en guise de bouées. À minuit, les deux ombres sont entrées dans l’eau noire. De l’autre côté du bassin, il n’y avait plus de contrôles de police. Seulement une échelle de métal rouillé à gravir, le quai et ce cargo illuminé comme un arbre de Noël. Les deux hommes ont nagé sans faiblir. Au milieu du port, soudain, « le vent s’est levé, d’un coup, terrible ! » raconte Roby. Plus d’un mois après le drame, debout sur la même digue, il revoit tout, son ami dans l’eau, le creux des vagues et la fureur de la tempête. Il y a le vent, la marée, les courants redoutés par les bateaux et les tourbillons plus fort que les hommes. Robiel est repoussé au milieu de la rade. Pendant dix bonnes minutes, Roby le voit se débattre, tendre les mains vers le ciel, balloté comme un bouchon, s’enfoncer, remonter, une fois, deux fois. Puis plus rien. Aspiré. Cette fois, Roby réussit à hurler : « À l’aide ! »

Des hommes arrivent, jettent une bouée autour d’une corde, trop courte. Roby croit voir une main qui se tend. Mais la mer repousse tout, avale tout. Il faudrait une barque de sauvetage. Quand elle vient, les secours extraient le meneur, nu, frigorifié, mais vivant. Robiel a disparu. Soudain Roby voit des gyrophares bleus fouiller la nuit. Le clandestin dévale sa butte et court pour échapper aux policiers.

Cette nuit du 9 octobre 2013, personne n’a retrouvé le corps de Robiel. Ni le lendemain, ni les jours d’après. Des hommes-grenouilles ont plongé, puis ont renoncé. Ils ont dit qu’au fond il y avait de la boue, des canalisations et des grilles qui peuvent piéger un corps. Et cette marée, montante et descendante, qui peut tout emporter. Le 4 novembre, finalement, un policier a conduit Roby à la morgue. Un corps gonflé venait d’émerger, loin de la digue, de l’autre côté du quai des cargos. On ne lui a pas montré son visage, méconnaissable après un mois dans l’eau salée, mais Roby a identifié les deux tatouages de son ami, le papillon sur l’épaule et a figure d’un saint de l’Église très chrétienne sur la poitrine. La légèreté et la protection du ciel. « C’est lui », a dit Roby. Lui, Robiel Habtom, migrant érythréen en route depuis cinq ans, qui a franchi à pied les déserts d’Afrique, réussi la traversée vers Lampedusa, remonté toute l’Europe de la Sicile à Rome, de Bologne à Paris, pour mourir à Calais, noyé dans ce port français, à 100 mètres d’un cargo et à 30 kilomètres des côtes de l’Angleterre, but ultime de son odyssée.

À Rome, Mélat Abye, sa fiancée érythréenne, m’a donné rendez-vous au café de la gare. Forcément. Le monde des migrants est fait de trains, de bus et de gares routières. Je n’ai eu aucun mal à identifier Mélat, jeune, peau noire et tunique de deuil. Elle montre la bague offerte par Robiel, pleure, ne comprend pas. Il lui avait dit : « Soit forte. Quand j’aurai trouvé du travail, tu me rejoindras. » Ils se sont rencontrés à Khartoum, au Soudan, à l’été 2011. Elle, l’exilée qui étouffe dans cette ville musulmane et austère ; lui, en transit, gamin en fuite depuis déjà trois ans. Elle lui offre une petite croix de bois, il lui donne une photo d’Asmara, la capitale de l’Érythrée, leur pays. Et les amoureux se racontent leur vie : le père de Robiel, soldat mort durant la guerre contre l’Éthiopie, sa mère ex-combattante, son jeune frère orphelin, le service militaire obligatoire pour les adolescents dès l’âge de 16 ans, la dureté de la vie sous le régime d’Afeworki, dictateur d’un pays surnommé « la Corée du Nord de l’Afrique ». Là-bas, tous doivent servir une « nation en armes », comme soldat, domestique, chauffeur ou serveur, parfois jusqu’à l’âge de 50 ans. La police secrète, le flicage permanent et la prison pour les rebelles dans des conteneurs de métal sous le soleil du désert. On n’a rien à perdre quand on a 20 ans en Érythrée. Un cinquième de la population a déjà pris le chemin de l’exil. Quand Robiel s’enfuit, il est repris, incarcéré deux ans avant d’être renvoyé dans sa caserne. Il s’évade à nouveau, en marchant de nuit dans les montagnes, entre les champs de mines et les patrouilles qui tirent à vue. Arrivé au Soudan, il apprend seul l’informatique, fait des ménages, survit.

« Mélat, viens avec moi, partons ! » L’avenir est ailleurs, en Europe. Les deux amoureux ont pris leur décision. D’autant qu’un parent émigré en Israël leur envoie 3 000 dollars, l’argent des passeurs. En juillet 2011, ils montent dans un camion de 120 migrants qui roule dans le désert soudanais. La chaleur est implacable. Et Mélat ferme les yeux quand elle voit des corps desséchés au bord de la piste. Six jours plus tard, à la frontière libyenne, cinq pick-up les attendent. Les clandestins sont dépouillés, volés, battus, les femmes systématiquement violées et les hommes envoyés comme domestiques chez les notables de la très musulmane et très féroce ville de Benghazi. Les Érythréens ont le malheur d’être à la fois noirs et chrétiens ? Eh bien qu’ils paient ! Ou alors qu’ils souffrent ! Le racisme arabe, l’esclavage, le retour de la traite négrière… la Libye est l’enfer des clandestins. Ne reste plus qu’à trouver encore de l’argent pour traverser la Méditerranée. En trois ans, 2 500 Érythréens sont morts noyés. Robiel et Mélat passent deux nuits avec 250 clandestins serrés sur un chalutier qui prend l’eau. La mer est calme et la chance avec eux, ils accostent vivants. Lampedusa… son cimetière d’épaves marines aux noms arabes, son camp surpeuplé et sa grand-rue envahie de survivants en sandales. Le rocher au-dessus de la Méditerranée est submergé. « On ne se sent pas italiens » proclame une banderole. Les habitants sont furieux, oui, mais contre Rome et l’Europe qui les abandonnent, pas contre les migrants que les Siciliens plaignent de tout leur grand cœur : « Les pauvres ! »

Robiel et Mélat resteront plus d’un an dans le camp de Cara de Mineo, près de Catane. Étrangement, on leur refuse le statut de réfugié politique. Robiel a noté le manège de l’interprète qui traduit ce qu’il veut. L’homme insiste pour qu’on ne parle jamais d’asile politique aux autorités, mais seulement de « réfugié économique ». Ces drôles d’interprètes prolifèrent. À Lampedusa, il y avait déjà ce « réfugié », trop élégant, omniprésent et obséquieux avec les canabinieri. À Catane, une jeune femme, Leregaalem, 20 ans, traîne à la préfecture de police, son appareil photo à la main. Et à Agrigente, c’est une femme de 35 ans, jean et lunettes de soleil, nommée Astier, venue de l’ambassade à Rome, qui est présente aux funérailles des victimes du grand naufrage du 3 octobre, 366 morts. Robiel et les autres ont vite compris. La Croix-Rouge demande des interprètes à une agence romain qui les recrute… à l’ambassade d’Érythrée ! Les migrants ont beau avoir fui la dictature d’Asmara, ils sont accueillis par ses sbires. Du coup, chaque fugitif est fiché par le régime qui exerce des représailles sur les familles au pays. Et quand les évadés ont besoin d’un document, l’ambassade exige 1 500 euros, 2% de taxe mensuelle sur leur salaire italien et fait signer au survivant une lettre d’excuses qui servira à la propagande du régime !

Mélat a trouvé un lit chez une amie. Condamnée à la semi-clandestinité, Robiel, lui, traîne dans Rome de squats en bidonvilles, comme celui de Ponte Mammolo, surnommé « le village d’Afrique », au bout de la ligne B du métro. Il croise ses concitoyens à la dérive, jeunes, éduqués, forts, mais brisés par la violence répétée des passeurs, la torture, le viol, la mort des amis en mer, dans le désert ou les camps du Sinaï. Au point que les psychiatres romains ont inventé un nouveau concept, le « trauma extrême », pour qualifier le mal invisible de ceux qui ont contemplé le Mal en face, l’horreur, celle imposée à l’humain par d’autres humains. Le diable. Ceux-là ne parlent plus, deviennent absents, « dissociatifs », à moitié fous, se trompent de rue, ne reconnaissent plus les autres, semblent avoir perdu leur chemin, leur vie.

« J’ai dit à Robiel : “Ne reste pas à Rome. Viens vivre avec moi. On te trouvera un travail” », se rappelle Roberta Mazzeo. Roberta, c’est l’amour, le havre, le salut pour Robiel. La cousine a vu le jour à Asmara, fille d’un digne maréchal des carabiniers italiens et d’une jolie Érythréenne. Née italienne, elle a grandi près de Mantoue, s’est mariée, a divorcé et élevé deux enfants en travaillant comme assistante sociale. Elle a 40 ans, découvre son cousin Robiel par internet et l’adopte aussitôt. Elle lui parle de Quingentole, son village, de 1 400 habitants, dans la banlieue de Mantoue, des champs et une usine, un lit, une maison, la paix et, peut-être, du travail. Robiel en a besoin, pour faire venir Mélat de Rome et payer le passage de sa mère et de son jeune frère qui ont finalement rejoint un camp de réfugiés au Soudan. « Pendant quatre mois, on a remué ciel et terre pour lui trouver un emploi, dit Roberta. Mais en Italie, avec la crise, aujourd’hui… »

À Rome, Mélat désespère. Robiel la retrouve, le temps d’un week-end aux allures de voyage de noces, à marcher et à se photographier devant le Colisée. Puis il repart vers Quingentole. Mélat ne le sait pas mais Robiel a pris sa décision : il veut tenter sa chance en France où des « amis » lui disent que tout est possible. Roberta trouve l’entreprise hasardeuse, mais Robiel a traversé à pied le désert vers le Soudan, survécu au cauchemar libyen et franchi la Méditerranée : rien ne l’effraie plus. Roberta cède, paie un billet d’avion pour Paris et lui remet 500 euros pour le voyage. Dans un petit sac, Robiel réunit sa fortune, un passeport humanitaire et son téléphone portable. Le mercredi 2 octobre 2013, Roberta l’accompagne à l’aéroport de Bologne. Et il s’envole.

C’était il y a plus d’un mois. Aujourd’hui, Roberta parcourt les rues désertes de Calais où elle est venue récupérer le corps de Robiel. Le ciel de novembre roule des nuages gras et une pluie lourde vous transperce. Calais mène la vie dure aux clandestins réfugiés sous les ponts, dans des tentes noyées par le déluge. Accrochée à son parapluie que la bourrasque retourne, Roberta court de la police aux frontières jusqu’aux quais d’où appareillent les cargos. Elle veut comprendre pourquoi son cousin voulait à toute force se rendre à Londres. Dès son arrivée en France, Robiel lui a téléphoné : « J’ai trouvé mes amis. Tout va bien. » Chaque jour, il a envoyé des messages sur Facebook, à Roberta, à Mélat et à sa mère. Entre-temps, il a contacté un oncle qui vit à Ashford, près de Douvres, comme s’il préparait sa venue. Puis c’est le silence. Roberta, folle d’angoisse, appelle jour et nuit. Le 11 octobre, un homme appelle : « Tu es la cousine de Robiel ? Il me faut le téléphone de sa mère. » La ligne est interrompue. Nouvel appel le lendemain, la même voix : « Une chose terrible est arrivée… S’est noyé. »

Comment ? Où en sont les recherches ? Pour le savoir, Roberta alerte des organisations de défense des migrants, écrit à l’ambassade de France, téléphone aux policiers français. En vain. Jusqu’au jour où les autorités lui font savoir qu’un corps est enfin remonté à la surface de l’eau. Et qu’un certain Roby, ami de Robiel, l’a formellement identifié. Roberta se précipite. Quand elle arrive à Calais, le meneur a déjà réussi à passer en Angleterre, mais Roby, l’ami qui a tout vu du haut de sa butte, est toujours là. À force d’accompagner Roberta dans ses recherches, j’ai fini par trouver Roby, le compatriote et frère d’exil de Robiel, son jumeau. La ressemblance est stupéfiante. Ces cheveux épais, ce visage fin, une ombre de moustache qui n’arrive pas à le vieillir, la chemise ouverte malgré le froid, un sourire de gosse en cavale qui tutoie la mort… Roby, Robiel, ces deux-là sont faits du même bois de fer. Roby sourit en racontant qu’il vient de se faire attaquer par une trentaine de Pakistanais, un gang de salopards qui contrôle le parking du port et rackette les migrants. Ils lui ont pris son argent, son téléphone. Et porté ce méchant coup de couteau qui lui a entaillé la main. Dès leur arrivée à Calais, Roby et Robiel ne se sont plus quittés. Tous les migrants arrivés à Londres disaient la même chose : là-bas, le travail ne manque pas ! Quatre fois, ils ont essayé de passer en grimpant dans un camion. La première fois, le camion a démarré… en direction de la Belgique. Ils ont compté les kilomètres et sauté à la première station-service avant de revenir à pied. Les deux autres camions les ont emmenés à l’intérieur des terres. Le dernier les aurait conduits droit à Londres si le chien des policiers ne les avait pas reniflés, planqués sous le hayon du poids lourd, à deux pas de la cale ouverte du ferry. Alors, quand le meneur a évoqué la possibilité de passer à la nage…

À l’autre bout de la ville, l’employé des pompes funèbres sort sa calculette : « Un cercueil en zinc, obligatoire pour le transport, l’acheminement vers Paris, l’avion pour Rome et Bologne… total : 4 255 euros. Bien sûr, nous prenons en charge toutes les démarches. » Les mains serrées sur son sac, Roberta fait oui de la tête. Et signe. Elle aurait tant voulu revoir le corps de Robiel, vérifier les tatouages, être sûre de l’inacceptable. La police a dit non. Un mois dans l’eau. Insupportable.

Midi. Il pleut toujours. J’ai rendez-vous une dernière fois avec Roby à la gare de Calais. En l’attendant, je croise des migrants dans le hall. Il y a ce jeune homme, le teint gris des Noirs affamés, qui me parle du voyage vers Lampedusa et d’un « petit problème » lors de la traversée. Petit ? Il était dans le bateau qui a brûlé le 3 octobre dernier devant Lampedusa. Un carnage. Et il a nagé quatre heures dans la nuit, gluant de mazout, avant d’être repêché. Un autre homme, plus âgé, s’approche. Lui vit depuis vingt ans à Stockholm. Son frère aussi a fui Asmara pour arriver à Calais il y a deux ans. Et il a disparu. Alors, chaque fois qu’il a des congés et un peu d’argent, l’homme fait le voyage avec une vielle photo chiffonnée à la main : « Regardez bien. C’est mon frère. Son visage de vous dit vraiment rien ? »

Je feuillette un journal local qui évoque les problèmes des clandestins en ville et la réaction des habitants : « Ah ! Oui, nous sommes inquiets. Les migrants chez nous… c’est dangereux. » Surtout pour eux. Roby arrive enfin, son éternel sourire aux lèvres. En retard de deux heures. Hier, pourtant, il m’avait promis d’être sage mais n’a pas résisté : dès le soir venu, il a tenté le passage en camion, s’est fait prendre encore une fois et a fini la nuit au poste. Le temps de dormir quelques heures dans sa tente inondée, il compte bien revoir ce bout de parking grillagé repéré sur le port. Là où les poids lourds s’engouffrent directement dans le ventre des grands ferries blancs. Vers l’Angleterre.

Source : Le Nouvel Observateur du 2 janvier 2014 - n°2565



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